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J.-K. Paulhan, département de la formation humaine, cole navale 29240 Brest-Naval, jkpaulhan@netcourrier.com
No part of this text may be used or reproduced in any manner whatsoever without written permission from the author(s).



Gide, et après?
La réédition du témoignage de Pierre Herbart


"Le Promeneur" vient de rééditer le témoignage de P. Herbart, " ami capital " d'André Gide. Terminé quelques mois après sa mort, il est publié par Gallimard en 1952. Jamais réédité depuis, A la recherche d'André Gide (1.) n'instruit pas le procès du grand homme, même s'il s'agit d'un témoignage sans complaisance, à comparer avec celui de Jean Schlumberger dans ses Notes sur la vie littéraire. Son auteur n'a voulu régler aucun compte, plutôt montrer une vie, dont le centre est la littérature, appelée à devenir presque inintelligible, dans un monde qui a évacué " le grand écrivain ".

Romancière (La Ville épargnée, Les Voix) et critique, Elisabeth Porquerol présente la réédition du texte de P. Herbart, compagnon cruel (...) autant que, parfois, délicatement fraternel, mendiant autoritaire avec charme,[qui] épuisait pourtant les amitiés.

  • Comment avez-vous connu P. Herbart ?
  • Par hasard. J'étais entrée à " La chèvre d'or ", le bistro de Cabris, le vrai forum du village. Les tables étaient alignées le long du mur, comme à l'école. Je me suis trouvée à celle de P. Herbart. Nous avons un peu causé, découvert que nous parlions la même langue. Il m'a invitée aux " Audides " pour le pot-au-feu du dimanche. Il s'en est suivi une amitié d'une dizaine d'années, ce qui était beaucoup pour lui.

  • Pourquoi le témoignage de P. Herbart est-il important ?
  • D'abord parce qu'il a intimement connu Gide... Gide, qui avait voulu le guérir des l'alcool et de l'opium, l'arracher à la perdition (et à Cocteau du même coup). De 1926 à la mort de Gide en 1951, il a été l'ami, le confident, le complice le plus proche. Ce qui explique, bien sûr, à côté d'une estime mutuelle évidente, des moments d'exaspération. Il arrive que Herbart ne supporte plus les incohérences et petites misères du grand homme vu de près ; il arrive que Gide, en représailles à une fâcherie passagère, supprime de son Journal un portrait de Herbart (réinséré dans une édition ultérieure, comme pour le rappeler à la vie !).

  • Il devait être difficile de vivre dans l'ombre de Gide...
  • Herbart a précisément réussi cet exploit, et sans s'abaisser. Très beau sans la moindre fatuité, indifférent au jugement d'autrui, sans ostentation mais avec un mépris total de toutes les convenances, de toutes les hiérarchies, anarchiste dans l'âme, il restait constamment maître de lui, ne se laissait jamais aller aux effusions par lesquelles il arrivait à Gide de mimer, avec sincérité, l'amitié ou l'intérêt pour autrui. C'est ce qui a sans doute provoqué le respect de Gide, entouré d'une cour de fidèles qu'il lui arrivait de laisser tomber aussi vite qu'il les avait adoptés: Je ne connais personne (...) qui cherche aussi peu à se faire valoir. (...) Il se passe de l'affection et de l'estime (...). Il ne dit jamais que ce qu'il veut dire, écrit-il de Herbart.

  • Son témoignage peut-il encore intéresser à une époque o l'on se défie de l'anecdote, du détail biographique ?
  • Les anecdotes sont tout à fait accessoires ici. Disons que Herbart prend le contre-pied du film de Marc Allégret, Avec André Gide (2.), dont les dernières scènes sont tournées un mois avant la mort de ce dernier. Alors que l'un édifie la légende gidienne, prolongeant une gloire d'autant plus âprement gérée qu'elle a été tardive (ce qu'on oublie un peu aujourd'hui), l'autre s'interroge déjà sur cette légende, la construction d'un système de vie qui, derrière son apparente apologie de toutes les libertés, s'est conformé à une seule loi, mais très stricte: celle de l'oeuvre à faire, à tout prix.

  • P. Herbart reproche-t-il à Gide d'avoir été d'abord un écrivain, avant d'être un père, un ami, ou un militant ? Fait-il le procès de l'artiste selon les valeurs dominantes des années cinquante ?
  • Non. Après avoir lui-même cru aux idéologies porteuses de salut, il en était revenu très vite. Mais il avait gardé de ses reportages aux colonies - il avait accompagné, par exemple, Andrée Viollis, au temps de SOS Indochine -, une vive horreur de la colonisation ; il n'arrivait pas non plus à admettre les inégalités sociales.

  • Comme Gide...
  • Herbart reconnaissait le courage de ce prudent qui [avait] déchaîné la campagne contre les grandes compagnies concessionnaires du Congo. Mais il lui reprochait ce que j'appellerais sa mise en scène permanente de débats qui lui étaient indifférents au fond, et dont il avait trouvé depuis longtemps qu'ils n'avaient " pas lieu ", sauf dans son oeuvre.
    Il est ainsi, pour Herbart, amoral non par choix ou par fanfaronnade, mais parce que, au pied de la lettre, il ne comprend pas de quoi il s'agit. Herbart voit, chez ce faux passionné, une aptitude à manipuler les chrétiens, dont il avait seulement besoin pour son petit théâtre littéraire: Et tandis qu'il occupe le devant de la scène avec ses débats de conscience pour lesquels les croyants ont un goût quasi morbide, Gide (...) donne le change et paraît lutter contre les assauts de sa foi, alors que son être tout entier est déjà la proie de l' "orgueil".


    _ Propos recueillis par J.-K. Paulhan

    Encadré no. 1: Principaux textes de P. Herbart disponibles
    Souvenirs imaginaires
    L'Age d'or
    Alcyon
    Textes retrouvés
    La Ligne de force


    Encadré no. 2: L'impossibilité de penser la défaite de 1940 chez Gide: quand la peur de " se laisser piper " rend aveugle

    Nous allons être battus peut-être ? Nous le sommes... Il se persuade que nous ne méritons pas d'autre sort, célèbre les vertus du vainqueur. Sommes-nous menacés de dictature ? Il avoue que la liberté lui paraît bien surfaite: la preuve, il l'a toujours dit, c'est que l'art vit de contrainte et meurt de liberté. (Comme s'il ne voyait pas de différence entre la contrainte qu'on s'impose à soi-même et celle qui vous est imposée de l'extérieur.) - P. Herbart

    Encadré no. 3: La peur de choisir

    Il ne refuse jamais rien, la soustraction est une opération qu'il ignore ; il additionne toujours, fût-ce des choses entièrement contradictoires... - La Petite Dame, citée par J. Schlumberger



    1. Le Promeneur/Gallimard, 98, 00 francs.
    2. Marc Allégret, Avec André Gide, 1951, Arte Boutique, BP 71717 21096 DIJON CEDEX 9, 119,00 francs.