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La Porte Etroite

"Tous mes livres sont des livres ironiques: ce sont des livres de critique. "La Porte étroite" est la critique d'une certaine tendance mystique..."

André Gide dans "Feuillets d'Automne."



Ce résumé a été rédigé à la lumière de la citation ci-dessus des "Feuillets d'automne".

L'enfance et la jeunesse de Gide ayant été sérieusement affectées par le probleme sexuel tel qu'il se présentait à sa nature profonde et à son éducation puritaine, ce sont les résultats possibles d'une telle formation puritaine qu'il a mis en évidence dans ses deux premiers courts romans en forme de récits, "L'Immoraliste" et "La Porte étroite" dont il a dit que "conçus ensemble, ils étaient des romans jumeaux".

Jérome et Alissa, les deux principaux personnages du livre constitué par les souvenirs de Jérome qui y parle à la premiere personne et par le "Journal" d'Alissa cité par Jérome, sont cousins germains.

Jérome a perdu son père à l'age de 13 ans et vit à Paris avec sa mère et une vielle amie de celle-ci, Miss Ashburton. Alissa qui habite au Havre a éprouvé dans son enfance un choc psychologique profond en découvrant l'inconduite de sa mère qui trompe son père au domicile conjugal qu'elle finit par quitter pour rejoindre son amant. Jérome est fils unique mais Alissa, de deux ans son ainée, a une jeune soeur, Juliette, qui a un an de moins que lui. Elles ont un frère de l'âge de Jérome, plutôt insignifiant. Chaque année, Jérome rejoint ses cousins au Havre dès le début de l'été, dans une grande maison de campagne, Fongueusemare. Il joue surtout avec Juliette et Robert. Avec Alissa il parle et leur intimité grandit. L'année de la mort de son père, il comprend qu'ils ne sont plus des enfants.

Deux ans plus tard, à l'occasion d'un incident ou elle lui apprend l'inconduite de sa mère, il devient conscient de la profondeur de l'amour qu'il éprouve pour elle. C'est dans un instant tout aussi dramatique, dans la semaine de la fuite de la mère d'Alissa, qu'ils entendent ensemble au temple, le Pasteur Vautier, lui-même père adoptif de la mère d'Alissa qu'il a recueillie bébé a la Martinique, prêcher sur les paroles du Christ : "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite" qui donnent ainsi son titre à l'ouvrage et qu'Alissa devait récrire un jour à sa façon dans son Journal : " ...une route étroite, étroite à n'y pouvoir marcher deux de front".

A partir de là, tandis que l'amour de Jérome est tendu vers un avenir qu'il ne conçoit pas sans Alissa et un bonheur partagé dans la vie avec elle, celui d'Alissa prend un cours différent. Elle évite tout engagement concernant cet avenir alors que des fiançailles semblent devenues une suite naturelle pour tout leur entourage comme pour Jérome lui-même. Tout au long du livre elle va accentuer cette position.

Gide la montre devenue consciente de l'amour de sa soeur Juliette pour Jérome. C'est après avoir surpris et écouté une de leurs conversations, innocente pour un Jérome inconscient, mais non pour Juliette que Jérome a constamment tenu par la taille, qu'elle refuse pour la premiere fois les fiançailles qu'il lui demande la veille de son départ pour Paris et s'enferme dans sa chambre au moment de ce départ. C'est à partir de ce moment qu'elle va s'occuper a lever l'hypothèque que constitue pour elle l'amour de Juliette.

Sitôt rentré a Paris, il reçoit un bref billet d'Alissa lui disant qu'elle a réfléchi à sa proposition de fiançailles, qu'elle se trouve trop âgée pour lui et qu'il devrait attendre d'avoir vu d'autres femmes. Mais elle termine sur un double jeu qui ne va plus cesser jusqu'a la fin de l'histoire: "Comprends que je ne parle que pour toi... car pour moi je crois bien que je ne pourrai jamais cesser de t'aimer..."

Ahuri par cette lettre, Jérome se confie à son ami d'enfance, Abel qui est le fils du Pasteur Vautier. Ayant fait son service militaire, ce dernier estime qu'il connaît maintenant suffisamment les femmes pour le conseiller : ils vont partir au Havre et tandis qu'il aura l'air de s'occuper de Juliette, Jérome reprendra Alissa en main.

Au Havre, Jérome tombe d'abord sur Juliette dont un riche viticulteur de Nîimes vient de demander la main et dont elle se moque avec lui, mais une Juliette qui après avoir lu la lettre d'Alissa sur les fiançailles, le quitte en courant, lui disant qu'ils sont restés trop longtemps ensemble et qu'il aille voir "celle qu'il est venu voir." Il y va et Alissa le retourne comme un gant, lui faisant abandonner toute idée de fiancailles, ce qu'il confie aussitot à Abel en ajoutant qu'il n'a jamais été plus heureux...

Mais Abel, sorti amoureux fou de Juliette de son entretien avec elle et décidé à l'épouser, le dit à Jérome. Interrogé par ce dernier, il avoue ne s'être pas déclaré mais insiste sur l'attitude de Juliette pendant leur conversation: "son trouble, ses rougeurs, et comment elle me questionnait et comme elle buvait mes paroles, etc etc." Il apparaîtra bientôt que dans cette conversation Juliette s'était arrangée pour qu'Abel ne lui parle... que de Jérome. Mais aveuglé malgré sa connaissance militaire des femmes, Abel est si sūr de lui qu'il propose à Jérome de retourner à Paris continuer leurs études puis de revenir obtenir lui, le consentement de Juliette, et Jérome, celui d'Alissa. Les deux mariages célébrés ensemble, ils partiront tous les quatre en voyage de noces...

Les vacances du Jour de l'An arrivent, les revoici au Havre et Jérome apprend de leur tante Félicie, qui à sa demande, a interrogé Alissa, que si cette dernière ne veut pas se fiancer pour l'instant, c'est tout bonnement qu'elle ne veut pas se marier avant sa jeune soeur. Parfait! Abel est là et tout va s'arranger...

Mais Alissa n'a pas perdu de temps et Jérome tombe d'abord sur Juliette. "Alissa t'a parlé?" - "Deux mots à peine, je suis rentré tard". - "Tu sais qu'elle veut que je me marie avant elle"? - "Oui"- "Et tu sais qui elle veut que j'épouse? Toi!", reprend-elle dans un cri. "Mais c'est de la folie!", proteste Jérome. "N'est-ce pas?" "Il y avait à la fois du désespoir et du triomphe dans sa voix", dit Jérome, "elle se redressa, se jeta toute en arrière : "Maintenant je sais ce qui me reste a faire", ajouta-t-elle... On peut admirer ici dans le récit de Jerome... et de Gide, le "travail" de la mystique Alissa.

Jérome retrouve Abel, un Abel furieux, et le drame va s'approfondissant: "Imbécile, mais c'est toi qu'elle aime! Imbécile! Tu ne pouvais pas me le dire?" "Je me refusais à comprendre", nous dit le pauvre Jérome, si parfaitement piégé. Et ce n'est qu'alors qu'Abel lui-meme comprend que dans sa premiere conversation avec Juliette, questionné par cette dernière, il n'avait eu à lui parler que de Jérome dont elle est amoureuse depuis toujours, ce dont sa soeur est parfaitement consciente qui vient de l'envoyer se briser le coeur sur un Jérome parfaitement "conditionné". Presque aussitôt les deux soeurs se sont expliquées dans la chambre d'Alissa qui quitte aussitôt les lieux, mais on n'a pu saisir de l'extérieur que des éclats de voix. Le soir même, Juliette se fiance officiellement au riche viticulteur, Edouard Teissieres, toujours présent au Havre où il fait obstinément sa cour. Mais ces fiançailles impromptues, autour d'un arbre de Noėl devenu dérisoire, se terminent par l'évanouissement brutal de Juliette que l'on doit transporter dans la chambre de sa tante, puis soigner longtemps. Sa chambre est immédiatement interdite à Jérome qui l'apprend par un mot d'Alissa et s'embarque pour l'Angleterre.

Alissa s'occupe alors de conduire les fiancés tout doucement vers la cérémonie du marriage dont elle prend soin d'écarter Jérome et Abel en leur recommendant d'avoir un examen ce jour-là. Entre temps, Alissa a fini par décerner un certificat de bon mari possible à Edouard dans une lettre à la tante Félicie, destinée en fait à Jérome et qui ne manque pas de la lui communiquer. Consulté par ce dernier, Abel lui réplique : "Plains-toi! Pas une ligne qui ne te soit destinée!" Sur les conseils d'Abel, il recommence à écrire des lettres prudentes et Alissa finit par lui répondre.

Après le mariage, Jérome voyage en Italie et Alissa se lance dans la correspondance amoureuse et mystique à laquelle se prête bien l'Italie. On parle de Saint François d'Assises... Elle lui donne des nouvelles de la famille : Les nouvelles de Nîmes (ou Juliette a suivi son mari) sont si bonnes qu'il me semble que Dieu me permet de m'abandonner à la joie." Elle parle littérature, elle donnerait tout Hugo pour quelques sonnets de Beaudelaire...etc.

Mais tout à coup, dans cette longue lettre, voici un tournant : "Non, n'écourte pas ton voyage pour le plaisir de quelques jours de revoir. Sérieusement, il vaut mieux que nous ne nous revoyions pas encore. Crois-moi, je saurais que tu viens ce soir, je fuirais... Je sais seulement que je pense à toi sans cesse, ce qui doit suffire à ton bonheur..."

Et Jérome se laisse faire. Voici venu le temps du service militaire, il y part sans l'avoir revue, à Nancy. Un déluge de lettres s'abat sur lui mais il se plaint de ce qu'un an s'est écoulé depuis leur dernier "revoir". "N'étais-je pas avec toi en Italie?" répond-elle, "Ingrat, je ne te quittai pas un instant". Même le congé du Nouvel An, le "militaire" le passera à Paris aupres de la vieille Miss Ashburton.

Enfin nous voilà près du temps du revoir: la fin du service militaire, plus que deux mois. Et elle va aussitôt moins bien, rien de grave, elle croit qu'elle "l'attend un peu trop fort, tout simplement". Voici ce qu'elle appelle sa dernière lettre et qui se termine par "Ta venue tant souhaitée, il me semble à present que je la redoute, surtout ne t'attends pas à ce que je puisse te parler..."

Mais ce ne sera pas la dernière et dans un petit billet une semaine avant la libération de Jérome elle l'invite à "ne pas prolonger outre mesure" son séjour au Havre et finalement à se contenter de deux jours, terminant sa lettre par "N'aurons-nous pas toute la vie?"

Ainsi préparé, le soldat libéré se rend au Havre "alourdi, épaissi par mon service", nous dit-il. Et c'est dans un silence pesant, le désastre intégral étalé sur les seuls deux jours dont il a cru devoir se contenter. Désastre sanctionné par la longue lettre qui arrive à Paris presque en même temps que lui : "Mon ami, quel triste revoir! Tu semblais dire que la faute était aux autres mais tu n'as pu t'en prendre qu'à toi-même. Ah, je t'en prie, ne nous revoyons plus..." Lettre dans laquelle elle fait pour la première fois allusion à des sensations sans rapport avec la "mystique": "Je n'ai jamais si bien senti, a mon trouble même, à ma gêne dès que tu t'approchais de moi, combien profondément je t'aimais..." et elle termine: "Adieu mon ami tant aimé, que Dieu te garde... de lui seul on peut impunément s'approcher." Tout en lui disant adieu, la prudente Alissa lui demande de ne plus parler d'eux deux à Abel. Il accepte en commençant sa lettre par "Alissa, aie pitié de nous deux" et il propose une nouvelle rencontre au printemps à Fongueusemare avec entre temps un silence total. Elle accepte et fin avril il arrive.

Elle l'attendait dans le jardin. "Elle tendit ses bras vers moi, posa les mains sur mes épaules ... sur son visage presque trop grave je retrouvais son sourire d'enfant." L'enfant ici, c'est Jérome, comme nous le montrera le Journal d'Alissa. Il propose de repartir sur un signe d'elle. Ce signe ce sera un soir l'absence autour de son cou de la petite croix d'amethyste qu'il aime. Il devra partir le lendemain à l'aube sans rien dire.

Au bout de trois jours pendant lesquels, nous dit-il, "Je ne l'ai pas encore embrassée", il fait une tentative sur ce qui l'intéresse : "Alissa... à présent que Juliette est heureuse, ne nous laisseras-tu pas, nous aussi..."Elle pâlit extraordinairement et sa réponse se termine par : " ...crois-moi, nous ne sommes pas faits pour le bonheur". "Que peut préférer l'âme au bonheur?" m'écriai-je impétueusement. "La sainteté". Ainsi sainteté et bonheur sont devenus incompatibles pour cette mystique. Attendons le Journal. Le soir-même le signe convenu apparaît. Il part le lendemain en silence.

Dès le surlendemain, il reçoit une lettre qu'il qualifie d'étrange et qui anticipe sur le Journal qu'il lira un jour. "Contre le piège de la vertu", dit Jérome, "je restais sans défense." Et devant ce piège l'ignorance et l'inconscience de Jérome n'ont rien senti. L'ironie de Gide devient triste et Jérome pressant que tout est fini pour lui, même la correspondence; mais il écrit encore et encore, nous dit-il, longuement, tendrement. Après sa troisième lettre, il reçoit ce billet: "Ne crois pas que j'ai pris une résolution de ne plus t'ecrire, simplement je n'y ai plus de goūt. Tes lettres m'amusent encore, mais je me reproche d'occuper à ce point ta pensée." Elle lui propose de passer les quinze derniers jours de septembre auprès d'elle à Fongueusemare. S'il accepte, pas besoin de réponse. Après quelques mois de travail, il retourne donc à Fongueusemare, plein, nous dit cet incorrigible, d'une tranquille assurance.

Hélas! Il est reçu avec le sourire mais : "Une nouvelle coiffure, plate et tirée durcit son visage, un malséant corsage gauchit son corps : il espère que cela s'arrangera le lendemain. Le soir au salon, plus de piano : "Il est a regarnir", ce que dément son pere et elle se détourne en rougissant. Le lendemain pas de changement dans sa coiffure et son corsage. Sans s'occuper de lui elle se livre à son travail de rapiécage : chaussettes usées, serviettes, draps. Il offre de lui faire de la lecture: elle craint de ne pouvoir écouter. Pourquoi ne pas laisser ces travaux aux femmes dont c'est le gagne-pain? Elle craint de n'en savoir plus faire d'autres.

Le surlendemain ils cueillent des roses et elle l'invite a les lui porter dans sa chambre ou il n'est pas encore entré depuis son arrivée. Ici aussi la surprise est grande. Les photographies de son voyage en Italie ont disparu. Tous les livres qu'ils ont lus ensemble sont remplacés par de petits ouvrages de piété populaire. Dans une conversation, elle en fait l'éloge tandis qu'elle affirme son mépris tout neuf pour Pascal. Puis, à partir de cette visite, elle évite toute autre conversation, le faisant passer après les soins du ménage, les visites aux fermiers, les visites aux pauvres..."Ainsi", nous dit Jérome, "s'écoulèrent les jours dont je m'étais promis tant de félicité."

L'avant veille de son départ, ils vont au banc de leur enfance au fond du jardin. Il se plaint et se fait rabrouer : "Que puis-je a ceci mon amour, tu tombes amoureux d'un fantôme". Puis elle attaque : "Jérome, pourquoi ne pas avouer simplement que tu m'aimes moins?" Une fois encore il est ahuri. Elle insiste : "Un mot expliquerait tout. Pourquoi ne pas le dire? Lequel? J'ai vielli." Il proteste puis perd pied dans une discussion oiseuse. Il quitte Fongueusemare plein, dit-il, "d'une vague haine contre ce que j'appelais encore vertu". Proposé pour l'Ecole d'Athenes il accepte aussitôt "souriant à l'idée de ce départ comme à celle d'une évasion."

Mais il rencontre une fois encore Alissa trois ans plus tard. Passant au Havre pour une raison fortuite, il va à Fongueusemare, entre, et marche dans la propriété qu'il a voulu revoir, décidé à éviter une rencontre. Mais soudain, un bruit de pas! C'est Alissa! Elle l'appelle sans le voir; il se dissimule, elle appelle encore et le trouve. Il couvre ses mains de baisers. Cela fait trois jours qu'elle vient l'attendre et l'appelle. Elle a ses lettres d'Italie qu'elle relit. Elle est extraordinairement changée, sa maigreur, sa pâleur lui serrent affreusement le coeur. Un grand changement dans son attitude que le Journal expliquera. S'appuyant et pesant à son bras elle se presse contre lui. Elle sourit mais semble prête à défaillir. Dans son inconscience coutūmiere, Jérome est soudain sensible à cet état d'Alissa. "Tout a coup", nous dit-il, "la serrant éperdument, presque brutalement dans mes bras, j'écrasai de baisers ses lèvres. Un instant comme abandonnée je la tins renversée contre moi. Je vis son regard se voiler, puis ses paupières mettent fin à ce rapport nouveau entre eux et il nous faudra lire le Journal d'Alissa pour savoir ce qui s'est réellement passé.

Une intolérable inquiétude le fait alors écrire à Juliette pour lui dire combien il est alarmé par l'état d'Alissa. Moins d'un mois après, Juliette lui annonce la mort de sa soeur. Trois jours après la visite de Jérome, elle avait disparu sans laisser d'adresse. La police prévenue, le mari de Juliette s'était mis à sa recherche de son coté et avait découvert la maison de santé ou elle s'était réfugiée en même temps que Juliette recevait du directeur l'annonce de sa mort. Quelques jours plus tard, Jérome reçoit du notaire de la famille au Havre un pli cacheté contenant le Journal d'Alissa qu'elle avait envoyé au notaire à son intention.



Le Journal d'Alissa

"J'en transcris nombre de pages dit Jérome. Je les transcris sans commentaires. Vous imaginerez suffisamment les réflexions que je fis et le bouleversement de mon coeur que je ne pourrais que trop imparfaitement indiquer." Pour la première fois, Jérome s'addresse directement à ses lecteurs : "Vous imaginerez..." Ce sera donc effectivement au lecteur à imaginer son bouleversement en apprenant d'elle-même à quel point il s'était constamment trompé sur la vérité d'Alissa et à quel point il s'était ainsi mis dans l'incapacité d'agir sur leurs destinées. Voici le début du Journal:

"Ce 24 mai, jour anniversaire de mes 25 ans, je commence un journal... un peu pour me tenir compagnie, car pour la première fois, je me sens seule, sur une terre différente, étrangère presque." Elle est tout simplement en compagnie de sa soeur qui attend un enfant et qu'elle est venue, avec son père, rejoindre à Nîmes. La naissance interrompt le Journal à peine commencé. Elle le souligne en précisant : "Tout ce que je peux écrire à Jérome, je n'ai nul plaisir à l'écrire ici." La critique de sa soeur est continue: "Juliette est heureuse... mais... d'où me vient auprès d'elle ce sentiment de malaise? Peut-être à sentir cette félicité si pratique, si facilement obtenue, si parfaitement sur mesure qu'elle enserre l'âme et l'étouffe." Quand on se souvient de quel prix Juliette a payé ce que sa soeur se plaît a appeler son bonheur et qu'elle qualifie ici de félicité et aussi combien Alissa a lourdement pesé dans ce prix, c'est peut-etre au lecteur à éprouver un "sentiment de malaise!

Nombreuses feuilles arrachées là - "sans doute", commente Jérome, "leur pénible Œrevoir" au Havre". Le Journal ne reprend que l'année suivante. "Feuillets non datés mais certainement écrits au moment de mon séjour a Fongueusemare", dit Jérome. Voyons : "Parfois en l'écoutant parler je crois me regarder penser. Existerais-je sans lui? Je ne suis qu'avec lui." Eh oui, c'est bien ici de Jérome et non de son Dieu que parle notre mystique. Mais voici mieux et tout à fait nouveau par rapport aux lettres: "De tout ce qu'il me faut vivre sans lui, rien ne m'est plus d'aucune joie. Toute ma vertu n'est que pour lui plaire et pourtant près de lui, je sens ma vertu défaillante." Premier franc aveu où on peut admirer les deux sens du mot "vertu". Autre chose : "Ce matin nous étions assis sur le banc de l'avenue... Tout à coup, il m'a demandé si je croyais à la vie future. Mais Jérome, me suis-je écriée aussitôt, c'est une certitude... et brusquement il m'a semblé que toute ma foi s'était comme vidée dans ce cri": vertu défaillante, foi vidée...

Que reste-t-il donc? Continuons: "Jérome lisait par dessus mon épaule, debout, appuyé contre mon fauteuil, penché sur moi. Je ne pouvais le voir mais je sentais son haleine et comme le frémissement de son corps. Je feignis de continuer ma lecture mais je ne comprenais plus, je ne distinguais plus les signes : un trouble si étrange s'était emparé de moi que j'ai du me lever de ma chaise en hâte tandis que je le pouvais encore..." Et un peu plus loin après une "mauvaise nuit": "Pauvre Jérome! Si pourtant il savait qu'il n'aurait qu'un geste à faire et que ce geste, parfois, je l'attends!" Elle est ainsi réduite à espérer comme un début de violence d'un amoureux poussé à bout et toute son attitude n'y tend-elle pas? Nous voici en tout cas à la saison des aveux dissimulés pour l'instant dans ce Journal. Poursuivons : "Lorsque j'étais enfant, c'est à cause de lui déjà que je souhaitais d'être belle. Il me semble à present que je n'ai jamais "tendu à la perfection." (Alissa place ces mots entre guillemets) que pour lui" Eh oui! Pauvre Jérome! Le service militaire, pas plus que les études parisiennes, ne l'ont, contrairement à Abel, le fils du Pasteur, libéré de son éducation puritaine...Continuons encore: "Que le bonheur soit là, tout près. S'il se propose, qu'il n'y ait qu'à allonger la main pour s'en saisir." Voilà donc où en sont les méditations d'Alissa! "Je m'efforce d'agir avec raison, mais au moment de l'action, les raisons qui me faisaient agir m'echappent, je n'y crois plus. Les raisons qui me faisaient fuir, je n'y crois plus."

Le premier cahier du Journal se termine sur l'évocation des conversations suivant la visite à la chambre dévastée. "Sans doute", nous dit Jérome, "un cahier suivant fut détruit car le Journal ne reprend que trois ans plus tard, en septembre, à Fongueusemare, c'est à dire peu de temps avant notre dernier revoir". Les phrases qui suivent ouvrent ce dernier cahier: "Mon Dieu, vous savez bien que j'ai besoin de lui pour vous aimer." "Mon Dieu, donnez-le moi afin que je vous donne mon coeur." "Mon Dieu faites-le moi seulement revoir!" "Mon Dieu, je m'engage à vous donner mon coeur, accordez-moi ce que mon amour vous demande!"

"Tout ce que vous demanderez en mon nom à mon pere... Seigneur, en votre nom je n'ose...Mais si je ne formule plus ma prière, en connaîtrez-vous moins le souhait délirant de mon coeur?" Ainsi, le désir physique devenu le maître du "coeur" et incapable d'agir normalement en raison de l'inhibition puritaine, demande un miracle pour sa satisfaction.

Après une nuit passée en prières, Alissa éprouve enfin une experience spirituelle, celle d'une paix lumineuse accompagnée d'une certitude "celle qu'il viendra" dit-elle. Ainsi cette unique experience d'ordre "mystique" n'a-t-elle d'autre sujet ni d'autre objet que Jérome et son désir physique de l'obtenir. Nous sommes aux nuits de la fin septembre et du début d'octobre où elle s'est mise à l'attendre dans la hetraie, l'experience étant du 27 septembre. Elle a ses lettres d'Italie. Nous avons lu le récit de Jerome. Voici des extraits du Journal d'Alissa :

2 octobre: "Cest aujourd'hui qu'il doit venir: je le sens, je le sais, je voudrais le crier à tous, j'ai besoin de l'écrire ici. Seigneur! Entrouvez devant moi les larges vantaux du bonheur!"

3 octobre: Tout s'est éteint. Hélas il s'est échappé d'entre mes bras comme une ombre. Il était là! Il était là! Je le sens encore. Je l'appelle. Mes mains, mes lèvres le cherchent en vain dans la nuit. Je ne peux pas accepter mon deuil."

Quel éclairage sur le pathétique "Aie pitié de nous mon ami..." qui a mis fin à l'étreinte enfin déclenchée de Jérome et qu'il nous a rapporté ébloui. Mais voici qu'elle en parle elle-meme: "Que s'est-il donc passé? Que lui ai-je dit? Qu'ai-je fait? Quel besoin devant lui d'exagérer toujours ma vertu? De quel prix peut être une vertu que mon coeur tout entier renie? Je mentais en secret aux paroles que Dieu proposait à mes lèvres... De tout ce qui gonflait mon coeur rien n'est sorti." Ainsi l'inhibition puritaine aura-t-elle vaincu malgré tout.

5 octobre : "Dieu jaloux qui m'avez depossedée, emparez-vous donc de mon coeur!"

10 octobre, c'est la maison de santé à Paris : "J'ai du rester couchée deux jours. Cette chambre me plaît, j'étais tout étonnée de me sentir presque joyeuse... C'est qu'il faut à present que je me contente de Dieu..."

13 octobre : "Relu mon Journal avant de le détruire..." Puis : A l'instant de le jeter au feu, une sorte d'avertissement m'a retenue : il m'apparūt qu'il ne m'appartenais déja plus... que je n'avais pas le droit de l'enlever à Jérome, que je ne l'avais jamais écrit que pour lui."

16 octobre : "Jérome, je veux t'enseigner la joie parfaite..." Et en guise de joie parfaite, c'est la fin dans un vrai et terrible désespoir! "Ce matin une crise de vomissements m'a brisée. Je me suis sitôt après sentie si faible qu'un instant j'ai pu espérer de mourir. Mais non, il s'est d'abord fait dans tout mon être un grand calme; puis une angoisse s'est emparée de moi, un frisson de la chair et de l'âme. C'etait comme l'éclaircissement (souligné par Alissa) brusque et désenchanté de ma vie. Il me semblait que je voyais pour la première fois les murs atrocement nus de ma chambre, j'ai pris peur. A présent j'écris pour me rassurer, me calmer. O Seigneur, puisse-je atteindre jusqu'au bout sans blasphème... Je voudrais mourir à présent vite, avant d'avoir à nouveau compris que je suis seule."

C'est hélas ce qu'à 26 ans, cette "certaine tendance mystique", produit d'une éducation puritaine, a obtenu : mourir seule, c'est-à-dire sans son Dieu et sans l'amour qu'elle a maltraité, sans Jérome, autre produit de cette éducation puritaine, qu'elle va désespérer à neuf en lui faisant soigneusement parvenir ce texte.

Mais Gide donne encore une fois la parole à ce dernier et, à travers lui, au troisième héros de ce livre, qu'on a un jour désespéré brutalement au point de provoquer un transport au cerveau chez la plus vivante des filles - un des personnages, avec Abel le fils du Pasteur, sur lesquels l'éducation puritaine n'a pas mordu en profondeur! Quel est le dernier récit de Jérome? En voici de courts extraits : "J'ai revu Juliette l'an passé, plus de dix ans après sa lettre m'annoncant la mort d'Alissa, à Nîmes...". Juliette lui donne des nouvelles de toute la famille. Elle lui présente ses enfants et, quand elle arrive au cinquième, une petite fille encore au berceau : "Ma chambre, ou elle dort, est à coté", dit-elle, "viens la voir... Jérome, je n'ai pas osé te l'écrire, consentirais-tu à être parrain de cette petite?"- "Mais, j'accepte volontiers", dis-je, en me penchant sur le berceau. "Quel est le nom de ma filleule"? - "Alissa", répondit Juliette à voix basse... La petite Alissa, que sa mere soulevait, ouvrit les yeux; je la pris dans mes bras "Quel bon père tu ferais!" dit Juliette en essayant de rire, "Qu'attends-tu pour te marier"? - "D'avoir oublié bien des choses" et je la regardai rougir. "Que tu espères oublier bientôt"? - "Que je n'espère oublier jamais".

"Viens par ici", dit-elle brusquement, en me précédant dans une piece plus petite et déja sombre, "asseyons-nous... Si je te comprends bien" - et nous retrouvons ici la Juliette aux questions incisives du passé - "c'est au souvenir d'Alissa que tu prétends rester fidèle"? -"Peut-être plutôt à l'idée qu'elle se faisait de moi" - "Ah!", fit-elle comme indifférente, puis détournant de moi son visage : "Alors tu crois qu'on peut garder si longtemps au coeur un amour sans espoir?" - "Oui, Juliette"- "Et que la vie peut souffler dessus jour après jour sans l'éteindre?" Le soir montait et tous deux nous restions a présent sans rien dire. "Allons", fit-elle enfin, "il faut se réveiller." "Je la vis se lever, faire un pas en avant, retomber comme sans force sur une chaise voisine, elle passa ses mains sur son visage et il me parut qu'elle pleurait... Une servante entra qui apportait la lampe..."

Et voilà. Gide nous fait finir sur ce prétendu bonheur de Juliette dont Alissa a tant entretenu Jérome dans ses lettres et dans son Journal. Gide peut abandoner ici son ironie. Il ne reste plus qu'une infinie tristesse.